La vérité à demi-nue

Un speaker. C’est comme ça que s’est matérialisé @JoDasson à la soirée de @squintar, quand on tâtait tous le terrain à coup de Qu’est-ce que tu fais dans la vie et qu’il s’est retrouvé au centre des interrogations, parce que ce n’est pas tous les jours qu’on a l’occasion de rencontrer une personne dont la voix résonne dans un stade de football.

De football, oui. On a tous des préjugés, et le foot fait (faisait ?) partie des miens : sans même que j’y pense, JoDasson s’est spontanément retrouvé rangé dans la partie personnalité-atypique-mais-pas-ma-came de mon cerveau. Je n’aurais pas imaginé que j’allais pas mal discuter avec lui, introduite par JoPrincesse qui sait décidément s’y prendre en soirée : je les ai écoutés le nez levé depuis ma chaise, puis je suis revenue à leur hauteur une fois cuvé un vertige auquel je ne suis pourtant pas sujette d’ordinaire.

Autant vous le dire tout de suite : je n’ai pas eu d’épiphanie footeuse. La conversation s’est engagée autour de la photo, des relations, peut-être un peu de danse, je ne me rappelle plus trop. Ce qu’il me reste surtout, c’est l’image d’une présence tranquille et lumineuse, qui s’éclaire davantage à mesure qu’il est question de ce et ceux qu’il aime : les paysages du dehors et ceux du dedans, qui se devinent sur les corps dénudés, sa compagne-fleuve, et sa muse photo – et ce n’est même pas ridicule ni second degré quand il le dit, tant il a l’air absorbé-inspiré par cette évocation. Il y a des gens lumineux comme ça, qu’il fait bon rencontrer même si on ne leur restera probablement pas liés, qui par leur propre enthousiasme vous font oublier vos petites névroses ordinaires et vous redonnent envie de faire, à leur image, un tas de choses – ou même pas un tas : simplement respirer avec plus d’amplitude et de confiance. Quelqu’un qui inspire confiance : peut-être pas tant en lui qu’en soi.

Tous, on a mangé, on a parlé, on a dansé ; c’était une belle soirée, qui méritera d’être racontée pour elle-même. Je suis rentrée, j’ai dormi, j’ai stalké-regardé son travail et pourquoi pas. J’aimais bien l’idée qu’il considère le nu comme un outil, pas une fin en soi ; j’étais plus curieuse de l’expérience que du résultat, je crois. Ou peut-être me disais-je cela pour faire taire mon narcissisme, inversement proportionnel à ma photogénie ; j’occultais le résultat, craint et désiré, pour ne pas avoir peur de me lancer. J’avais quand même pour moi quelques obstacles de choix : mon petit appartement bordélique, aussi photogénique que moi, et des plannings a priori peu compatibles, la distance géographique aidant. Joffrey a rigolé quand je lui ai envoyé une photo de mon salon-chambre (une rangée de fenêtres et des murs blancs réflecteurs, trop facile) et le lundi soir suivant la soirée du samedi, il a proposé de se faire le shooting au débotté.

On se dépêtre de soi-même comme on peut… (Remake du pull de Cortazar, version nippone)

J’avais déjà couru pour arriver à temps à mon rendez-vous médical, après avoir entré le numéro 232 à la place du 323 dans le GPS de mon téléphone – cent numéros à sprinter au soleil, une trace de sueur sur le siège du médecin. L’arrache, il n’y a que ça de vrai : pas besoin de se poser des questions autres que purement pratiques, j’étais chaude. Je suis rentrée au pas de course, DM de synchronisation à la main, mini-épilation à l’arrache, est-ce que j’ai des appréhensions, pas avant que cette question m’en fasse prendre conscience, enlever les sous-vêtements pour ne pas laisser de traces sur la peau, je ne comptais pas en porter sous la douche, me voilà nue sous ma robe T-shirt, que j’ai de toutes façons plutôt envie d’enlever à force de m’affairer, ouverture des fenêtres, repliage du canapé-lit, ramassage des mouchoirs par terre, baskets écartées du pied… Sonnerie. Verre d’eau. On y va.

Je m’étais si bien mise en condition que je suis décontenancée quand JoDasson me suggère de choisir quelques fringues que j’aime particulièrement dans ma garde-robe. Je fouille, je sors des trucs que j’empile sur mon bras gauche, j’en oublie, aussi, des fringues favorites dont je me demanderai après comment j’ai pu les oublier. Shooting man réclame aussi de la musique pour l’ambiance et… pour danser, soit la meilleure idée possible pour me mettre parfaitement à l’aise. Le photographe disparu derrière son appareil reparaît comme spectateur, dont je fais alors mon affaire. Je me retrouve sur scène, chez moi, à danser en T-shirt-culotte sans que personne ne me voit. Ou presque.

En soirée, je ne bois jamais une goutte d’alcool : la danse et la fatigue qui s’en suit suffisent à me désinhiber. Là, c’est un peu pareil, la fatigue en moins, les singeries en plus. Je fais le zouave et crapahute sur mon canapé orange, mains au plafond pour ne pas tomber ; j’ai cinq ans, je m’élance du couloir pour atterrir face contre le vieux canapé bleu affaissé qui n’existe plus. À cinq ans, rien n’est sexualisé : j’enlève la dernière robe sans retourner dans la salle de bain, enclenchant le mode vestiaire de danse post-cours (avant, on se défait de ses habits de ville mais on reste engoncé dans les manières d’une société sans corps : on se tourne le dos pour finir d’enfiler son justaucorps ; après une heure trente à suer en collants, le corps a repris ses droits et quand je sors en culotte de la douche-sauna, je m’affale sur un banc quelques instants pour essayer de refroidir un peu en ne me couvrant surtout pas – et même : qu’on ouvre la fenêtre, peu importe si on me voit ; de toutes façons, y’a pas grand-chose à voir).

Je ne te cache pas que généralement, y’a cinq minutes de gêne. Je ne dis pas que ce n’est pas étrange, que la nudité ne fait pas rentrer un peu plus en soi, et devenir un peu plus grave, soudain, mais il n’y a pas de gêne à proprement parler parce que le contexte est intime sans être érotique. C’est troublant, mais il n’y a pas la moindre ambiguïté : JoDasson ne regarde pas comme un homme mais un photographe. Il regarde à peine, en réalité, dévisage encore moins : il voit et cherche comment donner à voir. Ce n’est pas un regard-rayon x qui traverse et déshabille (force de la nudité qui se donne à voir : il n’y a plus rien à déshabiller). Ce n’est pas un regard qui fait du sujet un objet, en cherchant l’image plus que la personne : il cherche celle-ci à travers celle-là. Le corps, il le voit sans voir. Et ne renvoie rien, ni jugement, ni accusé de réception du regard en face : il s’est comme défait de son propriétaire ; c’est un regard abstrait, qui coupe la honte à la racine. Peut-être que mon corps me déborde, m’échappe, mais, caché derrière l’objectif ou seulement ce qu’il voit sans voir, le regard qui pourrait m’en informer se dérobe. La guerre de soi n’aura pas lieu – pas sur l’instant du moins : sur l’instant, c’est une force tranquille qui se découvre au sein même de la vulnérabilité. Une grande liberté, tu verras.

Le rapport de force que j’imaginais s’inverse : la proie que l’objectif devait shooter le fascine et le tient par sa fascination, comme un prédateur fige sa proie ; je regarde l’objectif comme s’il allait m’apprendre quelque chose sur moi, dont je pourrais me nourrir. Ce n’est que par intermittences que j’ai l’impression d’être débusquée, quand il me faut regarder ailleurs, ou quand je cesse un instant de bouger et que je réalise que je suis étalée par terre, en culotte, seins nus, face à un quasi inconnu. Mais plus que de la gêne, c’est une sorte de timidité subite qui survient alors, et pas désagréable, comme si on allait alors atteindre la justesse et révéler ce que l’on ne tait pas parce qu’il n’y a pas à dire – une asymptote de l’identité.  Je regrette presque, ensuite, que l’on ne se soit pas davantage engagé dans ce chemin, mais après tout, le jeu, le mouvement, me caractérisent à plein ; capter la manière dont on se dérobe est peut-être la seule manière de faire surgir quelqu’un. Je ne me serais pas reconnue dans des poses lascives, qui ne correspondent pas à mon corps sans rondeur ni surtout à ma manière de me mouvoir (mais c’est tout un : JoPrincesse me faisait remarquer une fois, alors que nous débattions des significations associées au sexy, que certains corps dégagent une espèce d’aura sensuelle quand d’autres sont plus secs, plus énergiques, et c’est exactement ça – probablement aussi la raison pour laquelle je peux porter des mini-mini-jupes sans me faire emmerder).

Cela se finit, forcément. Le shooting. Le parquet crado est propre tellement je l’ai balayé de mes cheveux en dansant-roulant-traînant par terre et il est l’heure de dîner, mais : déjà ? Je suis presque déçue que cela s’arrête ; j’y avais pris goût. On discute dix minutes et JoDassin s’éclipse, coupant court à l’espèce de transfert qu’opère la gratitude lorsque quelqu’un vous fait vous sentir bien (je pourrais épouser mon ostéo quand je sors de consultation et qu’elle m’a remis d’aplomb…).

Voilà, expérience terminée. C’est ce que je croyais naïvement. Parce que : que dalle ! L’extrême bienveillance qu’instaure JoDasson pendant le shooting ne fait que repousser la confrontation avec un regard extérieur, qui n’aura donc pas été le sien sur moi, mais le mien sur mon image, un mois après, alors que l’emballement du moment était passé. C’est là que la difficulté a commencé.

Celle-ci est un bon exemple d’évolution de perception : je l’ai d’abord reçue avec violence, comme une tête subitement cagoulée pour un enlèvement, avant de m’en déprendre et d’y retrouver l’effet d’étrangeté que peuvent avoir les portraits voilés de Magritte.

Parmi la centaine de photos que JoDasson a conservées, il y en a quelques-unes qui m’ont plongées dans un état de narcissisme avancé, que j’aurais bien fait agrandir en poster s’il n’était pas un peu étrange et malaisant de s’avoir à demi-nue au-dessus de son canapé. Sur ces photos, c’est moi en mieux, moi comme je ne me vois pas (parce que j’ai du mal à y croire, peut-être, mais aussi parce que je n’ai pas de miroir au plafond et que mes boutons ne s’évanouissent pas dans un monde perpétuellement surexposé). Mais c’est moi, le visage que j’aime me voir, des pattes de bestioles, mains de grenouilles, cuisses de sauterelle, une maigreur vaguement maladroite, qui rappelle l’enfance avant le squelette. (Dans le douzième épisode du podcast La poudre, l’intervieweuse s’étonne et s’offusque presque de la manière tout aussi animalière dont Marie-Agnès Gillot se caractérise, sans voir qu’il y a aussi une sorte d’affection dans ce bestiaire en vrac.)

Cette photo, je l’aime beaucoup, parce que c’est un reflet de que j’ai entraperçu et manqué il y a des années de ça, au début de ma relation avec Palpatine… (belle… mais si, regardes !) Il avait écarté les chemises suspendues devant le miroir de la penderie et je m’étais approchée en me demandant bien ce qu’il voyait, que je pourrais bien voir, dans mon visage : la lumière s’était refermée sitôt que je m’étais bêtement reconnue. Et alors que je protestais que non, rien, il était apparu derrière moi pour constater qu’effectivement, cela avait disparu. C’était ça, je crois, ce que j’ai cru voir.

Mais il y a d’autres photos, tout aussi moi, où je ne me retrouve pas, où je ne supporte pas. C’est un rejet instinctif, une violente envie de se cacher le visage, de cacher la photo aux regards, même et surtout au sien propre.

On ne peut pas s’aimer sur cent clichés, c’est sûr (je trouve que c’est même un miracle de s’aimer sur plus d’une dizaine, mais on va m’accuser d’auto-dénigrement). Là où le bât blesse, c’est que JoDasson et moi n’aimons pas du tout les mêmes photographies ; or je n’ai envie ni de l’empêcher de montrer son travail, ni de lâcher dans la nature des images que je n’assume pas. JoDasson souligne la nécessité de séparer l’artistique (son affaire) de l’image publique (la mienne), mais ce n’est possible que jusqu’à un certain point : les partis pris esthétiques créent un effet dont vous assumez ou non qu’il vous soit associé. Je vous passe la noyade dans un verre d’eau, dans lequel le sentiment d’être redevable m’a plongée ; j’ai fini par trouver mon critère pour passer du j’aime / je n’aime pas au j’assume / je n’assume : si un collègue tombait sur une photo et me faisait une remarque, aurais-je l’aplomb de hausser les sourcils et de répondre Et alors ? Si je m’imagine bafouiller, je censure. Et alors ? J’assume.

À tâtons (l’appui sur les doigts arqués pour s’incliner ou remonter en écart… c’est tellement ça, tellement le geste que je fais à chaque fois et dont je ne me rends pas compte).

Une fois établie la liste des photographies à ne pas publier, j’étais un peu écœurée d’avoir autant macéré dans mon image. Les images éprouvantes invalidaient celles où je me trouvais jolies : que ça soit publié et qu’on n’en parle plus. La publication sur Instagram m’a semblée une mise aux enchères ; j’ai compulsivement vérifié le nombre de likes à de trop nombreuses reprises, me confortant au passage dans l’idée que se tenir à l’écart des selfies n’était pas une mauvaise idée. Peu à peu, pourtant, à force de retourner voir les images, elles se sont détachées de moi et j’ai fini par les voir pour ce qu’elles sont : des images (stylées). Alors les likes m’ont amusée comme une course d’escargots, à deviner quelles photos passeraient non pas en premier (il y a des évidences de photos instagrammables) mais juste après. Il fallait que cela décante pour avoir envie de raconter, de montrer surtout, et qu’il ne reste plus de tout ça que mes photos préférées*, une espèce de kaléidoscope de ce que je peux être, qui me plaisent et me rassurent comme si j’avais là la preuve d’avoir joliment existé.

* Qui se recoupent partiellement avec les photos illustrant cet article, en partie choisies pour préserver, sinon mon anonymat, du moins ma control freakness concernant le recoupement identité-pseudonymat (que j’étais à deux doigts d’envoyer valser quand Palpatine m’a demandé si j’allais renoncer à mon pseudonyme sans visage par narcissisme)(même si, comme l’illustrait Eliness dans une réflexion à ce sujet, le visage et son image sont encore différents du nom et de l’identité civile)(du coup, j’ai opté pour des bouts de visage ou des angles qui rendent la reconnaissance malaisée).

Femme de chambre noire

J’ai senti Palpatine tressaillir au moment où Buñuel quitte définitivement la trame narrative originale du Journal d’une femme de chambre, et j’ai tiqué, hautement improbable qu’il était qu’il ait lu le roman d’Octave Mirbeau. C’est là que m’est revenu le visage de Léa Seydoux. Il m’a cependant fallu nos souvenirs conjugués pour que je la replace dans le bon film, celui de Benoît Jacquot, que j’avais complètement oublié avoir vu lorsque j’ai repéré le film de Buñuel au MK2 Beaubourg et que j’ai proposé la séance à Palpatine, curieuse de voir ce que ça pouvait donner à l’écran.

Cette oblitération m’effraye en me faisant sentir qu’un jour, je finirai par n’avoir plus accès à mes souvenirs, même après avoir pris conscience de leur oubli. Je commence à sentir comment cela sera possible, de perdre la tête, simplement en se perdant à l’intérieur d’archives mnésiques trop nombreuses pour avoir toutes été conservées comme souvenirs. Les chambres d’hôtel par lesquelles je suis passée flottent déjà pour beaucoup hors de tout ancrage et les lieux mêmes tendent à devenir apatrides ; il me faut un temps d’effort pour identifier la plage, la mer, l’architecture ou la topographie et la replacer sur une carte mentale, dans le temps et l’espace. La mémoire délie et concatène, confondante.

Six ans déjà que j’ai lu le roman de Mirbeau. La mémoire de son odeur nauséabonde est trop vivace pour que je n’y ai pas versé un peu des tripes de Violette Leduc. Il n’empêche : Buñuel le gomme en grande partie et cède à la tentation de racheter ses personnages, à laquelle Benoît Jacquot au moins avait essayé de résister. Célestine la femme de chambre ne s’enfuit plus avec l’homme qu’elle suspecte de meurtre, après avoir volé leurs maîtres ; elle le séduit pour le livrer à la police, et se marie tout bonnement ! L’observation intestine, presque clandestine, de la société est étalée au grand jour : on y perd l’humain trop humain de l’individu en huis-clos, sans pour autant atteindre la fresque d’une époque.

Heureusement, Jeanne Moreau est formidable et réintroduit comme en contrebande le parfum nauséabond du roman, sensible à quiconque l’a lu. Elle se joue du personnage comme son personnage se joue de ceux qui l’entourent, charmante par choix et non par nature, souriant pour montrer les dents, parce qu’elle ne s’en laisse pas compter et que c’est, à défaut de pouvoir se révolter, sa meilleure défense pour ne rien accepter. Elle se rit de tout, sans jamais rire, jusqu’au dégoût qui se lit sur sa bouche, légèrement empâtée, lorsque son visage se relâche, abruti de tout, le regard qui se voudrait ailleurs. Exactement ce qu’il manquait à Léa Seydoux, je notais, trop uniment méprisante. Par son sourire qui se retrousse pour mieux retomber, Jeanne Moreau réintroduit l’ambiguïté nécessaire à son personnage. J’ai même cru que sa tentative de faire condamner le meurtrier ne relevait pas de la morale mais de la perversion : non pas le séduire pour le dénoncer, mais le dénoncer pour le séduire, en vrai garce sans pitié. La fin tombe à côté de la plaque, bien trop gentille (au moins autant que son entourage voudrait Célestine), mais on oubliera que tout le monde arrive à bon port pour se souvenir de la légère nausée du voyage et de sa beauté.

Laureline (et Valérian et la Cité des mille planètes)

Dane DeHaan et Cara Delevingne (que mon cerveau s’obstine à prononcer Delavigne) me sont plutôt sympathiques, mais cela ne suffit pas à faire prendre Valérian et la Cité des milles planètes. Luc Besson s’oublie régulièrement dans les paradis artificiels qu’il crée et qui suffisent manifestement à son plaisir de môme démiurge, oubliant de développer en même temps l’intrigue. Rapportées au créateur, ces errances descriptives ont quelque chose d’attendrissant, mais du point de vue de la narration, c’est assez ennuyeux.

Pour faire diversion (de la diversion), on a tout plein d’à côtés, de ressorts en toc et de blagues lourdes ou mignonnes qui tombent à plat. Ce fourbis n’est pas déplaisant, mais ne présente d’intérêt que par l’inventaire assez complet qu’il dresse malgré lui de tout ce qui fait et se fait en science-fiction. Ou chez Luc Besson. Ou en ce moment.

Les cols mao des uniformes so Star Trek ; l’intermède musical comme dans Le Cinquième élément, interprété par une Rihanna qui reprend la verve transformiste du présentateur fou ; l’animal ultra choupi qui dispute au niffleur son capital sympathie ; les corps évidemment ultra-minces pour incarner une civilisation supérieure versus les gros patapoufs bêtes et méchants… No filter.

Dans les bonnes surprises (parce que surprise) figure l’utilisation scénaristique de la réalité virtuelle, simulant en plein désert un parc d’attractions et jouant des deux niveaux de réalités (les touristes peuvent ressortir-matérialiser leurs achats et tout dommage physique infligé dans la zone de réalité virtuelle est bien réel…). Je ne saurais dire cependant si c’est à mettre au compte du réalisateur ou des auteurs de la bande-dessinée qu’il reprend.

Enfin, mention spéciale à la recharge du choupi animal sus-mentionné dans un micro-ondes à uranium. Je ne saurais dire pourquoi cet élément what the fuck là entre mille m’a ravie. Peut-être parce qu’il résume tout le plaisir ou le déplaisir qu’il peut y avoir à regarder ce film : à table, c’est déjà prêt, c’est réchauffé !

(Je dénonce Palpatine qui n’a pas reconnu Claire Tran malgré les coups de coude que je lui ai filé à chacune de ses apparitions.)

Coming full circle

Affiche du film

<Spoilers : ne lisez pas tout de suite si vous comptez aller le voir au ciné>

L’entreprise éponyme au centre de The Circle est une sorte de Google-Apple qui propose toujours plus de services et de produits pour faciliter la vie des gens et récupérer leurs données. L’entretien d’embauche ressemble à une interview ciné et les heureux élus, chouchoutés par un paternalisme 2.0, vivent sur un campus-gigantesque cage dorée, assistent aux présentations hebdomadaire du chef-gourou et sont priés de cacher leurs cernes lorsque la tyrannie de la hype devient un peu moins cool.

Emma Watson incarne une nouvelle recrue et, pendant la majeure partie du film, on la suit sans déplaisir, mais sans grandes attentes non plus, tant les codes et les rouages de cet univers ont déjà été décortiqués – de manière biographique dans Steve Jobs par exemple ou avec un humour corrosif et joyeusement satirique dans la série Silicon Valley. Dans The Circle, on sourit parfois, mais on ne rit pas, ni jaune, ni franchement : j’ai mis ça un peu trop rapidement sur le compte de la réalisation façon série B+, alors que cela aurait dû me mettre la puce à l’oreille. Le caractère relativement exogène de notre recrue ne tourne pas à la critique du système, comme on l’attendait tranquillement : non seulement elle ne déchante pas, mais elle en rajoute une couche, après avoir eu la vie sauve grâce aux mini-caméras commercialisées par la firme et installées dans les endroits les plus improbables. Les dirigeants, ravis de cette manne de bons sentiments au service de leur stratégie, l’encouragent : galvanisée par l’audience qu’elle gagne, notre héroïne propose d’aller toujours plus loin dans l’invasion de la vie privée.

C’est là que cela commence à devenir intéressant : on se met à soupçonner que si l’humour tombe à plat, c’est parce qu’il ne s’agit pas d’humour mais d’ironie. Réversibilité des discours, la critique recule d’un cran : elle n’adviendra pas par l’héroïne, mais malgré elle. Quand un nouvel accident gravissisme la force à prendre du recul sur les pratiques de son entreprise, le revirement dont il était évident d’un point de vue scénaristique qu’il adviendrait a été vidé de sa substance : le renversement tant attendu n’est qu’une révolution de pacotille. Certes, en exigeant de ses dirigeants la transparence qu’ils promeuvent, notre héroïne les fait tomber, mais pas un seul instant elle ne s’interroge sur la notion même de transparence et sur la disparition de la vie privée. Mieux : pire : elle les consacre comme indiscutablement bonnes. Ces aspirations ne sont pas intrinsèquement ambiguës, mais tombées entre de mauvaises mains, voilà tout.

Après une heure trente de bons sentiments, ce film qu’on avait naïvement cru gentillet nous abandonne sur ce constat terrifiant ; nous sommes revenus au point de départ, c’est-à-dire à l’humain et à sa capacité toujours renouvelée à nier le caractère dystopique de ses rêves. Le logo rouge de The Circle souligne discrètement que la société de surveillance capitaliste adopte face aux preuves de son échec utopiste le même mécanisme que le communisme : arguer que le principe n’est pas mauvais, mais qu’il a été dévoyé 1. Ce n’était pas le vrai communisme. De mauvaise foi en toute bonne foi. Commerciales ou humaines, nos sociétés sont des sociétés de demi-habiles, au sens pascalien du terme, incapables d’admettre que surveiller et sauver, c’est aussi surveiller et punir.

Socialist system collapses --> But that wasn't real socialism --> back to Socialism happens…
(Image twittée par @_JakubJanda sans que je puisse retrouver des crédits plus précis…)

Le plus glaçant, c’est que notre héroïne agit sans une once de calcul. She’s a natural, admire et déplore l’amie qui l’a fait embaucher. À l’aise et sincère, sans même un réel souci de popularité. Ce qu’elle fait, elle le fait pour le seul plaisir de se sentir appartenir à une communauté et d’avoir une cause à défendre. Et ce n’est pas uniquement une question de reconnaissance sociale : j’ai retrouvé là l’ivresse de l’argumentation, quand on commence à argumenter pour le seul plaisir de sentir les idées s’enchaîner et nous mener là où l’on n’imaginait pas. Peu importe alors que l’argumentation tourne à vide et n’ait plus ni frein ni lien avec la réalité ; l’excitation supplante la logique en lui empruntant sa rhétorique2.

Cet enthousiasme-ci se révèle au final bien plus dangereux que le cynisme des dirigeants, incités à la prudence par la défense de leurs intérêts financiers et politiques : c’est notre héroïne qui leur offre sur un plateau ce qu’ils n’auraient jamais osé imposer. Big Brother ne soumet plus3 : il séduit, et c’est en n’occultant pas cette séduction, réelle, que The Circle est réellement intelligent. Le film de James Ponsoldt expose tranquillement les mécanismes de séduction réels qui opèrent sur chacun de nous et qui disqualifient la critique immédiate que l’on attendait, tout aussi naïve que ce qu’elle entend critiquer.

Parce qu’il y a la défense de la vie privée, mais aussi notre envie d’en rendre publique une grande partie – la nôtre, dans un souci de sociabilité, pour être reconnu et apprécié dans un cercle d’amis ; et celles de ceux qui nous gouvernent, dans un souci de transparence. Sans avoir l’air d’y toucher, le film montre la continuité, et finalement le glissement qui s’opère, entre ne rien cacher et tout montrer, diluant peu à peu la vie publique dans la vie privée.

Lorsqu’en entretien d’embauche on lui demande de choisir du tac au tac entre deux options et que l’alternative se présente entre intérêts personnels et intérêt public, l’héroïne s’empresse de ne pas choisir : « Should be the same. » La pirouette est habile, mais reste en dehors du champ rhétorique très naïve… Et quand je vois l’actrice prêter des yeux brillants à son personnage lancé dans de beaux discours, je me demande à quel point Emma Watson a été choisie pour son engagement : quelque part, ses tribunes féministes, d’intention fort louables, exsudent le même bon sentiment naïf…

Mit Palpatine

  1. Dans Le Mystère de la chambre jaune, l’inspecteur dont Rouletabille remarque qu’il raisonne à l’envers s’avère être le coupable. Je dis ça, je ne dis rien.
  2. Je me rappelle encore mon professeur d’histoire de khâgne insister sur le caractère utopique de la pensée intellectuelle russes avant la révolution communiste… Emballement similaire de la pensée… cf. son cours, p. 23, si ça vous intéresse.
  3. Plus besoin de ré-éduquer ceux qui pensent différemment ; la stratégie de The Circle est centripète : plus de personnes se rallient au cercle, plus ceux qui en sont exclus sont isolés et incités à adhérer… ou à pâtir les conséquences de leur non ralliement.

Dunkirk

Première surprise : no way que Dunkerque se dise Dunkirk en anglais.

Christopher Nolan a réalisé un film de guerre sans presque une goutte de sang. Les corps sont morts ou vivants, mais entiers, malgré les explosions dans lesquels ils sont à intervalles réguliers soufflés. En refusant de verser dans l’horreur des corps, le réalisateur montre encore davantage celle de la guerre et de sa tension permanente sur les esprits. On sait à peine où l’on se situe dans l’Histoire, on n’a pas le temps de s’en soucier, il faut survivre, avec les boys, et passer 1h40 crispé sur son siège, sans que les alternances de la forme chorale offrent le moindre répit : trop crispé pour le jeune soldat attendant d’être embarqué sur la plage bombardée, on avait oublié le pilote en plein combat aérien, mais on se crispe instantanément en se souvenant d’où on l’avait abandonné et, après avoir tout juste eu le temps de changer de position sur son siège, on se crispera à nouveau pour les marins dont le navire vient d’être torpillé (le Titanic est une case récurrente de ce jeu de l’oie cruel qu’est l’évacuation des troupes britanniques).

Terre, mer, ciel : également sans horizon. Mais pas sans soleil, parfois, et l’on voit alors un peu plus fort l’absurde de la guerre. La beauté paradisiaque des premiers plans de combats aériens. La beauté incroyablement tenace du soldat harassé. L’esthétique est scandaleuse, et Nolan en use jusque dans la vague des soldats qui se couchent les uns après les autres sur le ponton en priant pour échapper aux obus. Loin de nier l’horreur, cette esthétisation en maintient la perception, soustrayant le spectateur au confort relatif de la surenchère spectaculaire, dans laquelle s’oublie l’homme. Les explosions, par exemple, restent bien en-deçà des hyperboles auxquelles nous ont habituées les films d’action, et l’avion qui brûle, à la fin, exerce une fascination étrangement similaire à celle d’un feu de cheminée. Tous ces plans hyper léchés ravivent à chaque instant l’impression surréelle initiale, lorsque l’ennemi invisible ouvre le feu au milieu des maisons fleuries, après une pluie silencieuse de tracts qui a tout du phénomène par lequel la nature détraquée annoncerait la fin du monde. (D’ailleurs ce début ressemble à une fin – genre Ghostwriter, si ma mémoire est bonne.) 

L’absurde. Et cette incompréhension tenace de la guerre : je peux comprendre la haine, qui intime la destruction de l’autre, mais pas la guerre, qui par accès seulement veut sa destruction et lui préfère l’affaiblissement, sous couvert de règles d’autant plus faciles à violer qu’elles sont tacites. S’il y a des règles, pourquoi bombarder une petite embarcation civile qui repêche les victimes d’un navire de guerre torpillé (un objectif stratégique, là) ? S’il n’y en a pas, pourquoi prétendre ? L’absence de règles, la haine pure, sont plus logiques : s’il y avait des règles, au fond, on aurait tout intérêt à jouer le conflit sur un duel, ou même aux cartes, aux dés ou aux échecs.

Pas de règles, alors. Et pas de combat, pour ainsi dire : Dunkerque n’est pas le récit d’une bataille, mais d’une évacuation. L’ennemi reste invisible, confiné hors-champ ou dans la carlingue de son avion. Les soldats britanniques se battent avant tout de manière métaphorique, pour s’en sortir – d’où l’incompréhension à leur retour : bravo pour quoi ? pour avoir survécu ? Le film rappelle que l’héroïsme n’est jamais héroïque sur le moment, que c’est un moyen trouvé pour, a posteriori, rendre présentable ce qui ne l’est pas : malgré les nombreux actes d’entraides entre les soldats (contrebalançant les réflexes d’égoïsme), le seul individu présenté comme héros sera finalement un civil tué par accident…

Pas d’héroïsme, pas de visage ennemi… Film de guerre, Dunkerque est à peine un film historique, prenant pour titre un simple lieu, une situation (géographique, existentielle), quand il aurait pu reprendre le nom de l’opération Dynamo. Les batailles restent à la marge ; elles définissent Dunkerque, son expérience. En refusant de donner un visage à l’ennemi, Christopher Nolan met l’accent sur le vécu des soldats plus que sur la guerre elle-même. Ce faisant, il refuse également de donner à la haine une occasion de se cristalliser et, quelque part, j’aurais aimé qu’il aille encore plus loin, que quelqu’un aille encore plus loin, en montrant en alternance l’ennemi, et qu’il n’est ennemi que pour l’ennemi. La réalisation est telle que cela aurait pu marcher, et le spectateur vouloir la survie des uns comme des autres, sans plus pouvoir souhaiter de victoire. Mais c’est peut-être vouloir repousser trop loin nos réflexes d’identification, comme en témoigne indirectement ce rappel historique sur la présence des troupes coloniales, sous-(voire pas) représentées dans le film…